Du paradoxe identitaire au double transitionnel (Johann Jung)

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Johann JUNG : Du paradoxe identitaire au double transitionnel : Le Horla de Guy de Maupassant

Dans la nouvelle du Horla, Maupassant décrit sous la forme d'extraits d'un journal intime le cheminement du narrateur, de plus en plus convaincu qu'un être invisible qu'il nomme le Horla hante sa vie, au point de prendre possession de son esprit. D'abord, il y a la fièvre, mêlée à un sentiment de souffrance et de tristesse, puis un cauchemar dans lequel il sent la présence de quelqu'un qui l'observe et s'approche de lui pour l'étrangler. Un peu plus tard, saisi par un étrange frisson d'angoisse, il a l'impression troublante d'être suivi. Tous les moyens mis en œuvre (le bromure, les douches, les sorties) pour remédier à son état sont inutiles, même un voyage de quelques semaines s'avère sans succès. Dès qu'il rentre chez lui, ses troubles reviennent et se précisent en même temps que l'angoisse s'intensifie. Ces manifestations interrogent le narrateur sur sa raison et sur son état qu'il trouve de plus en plus inquiétant, ce qui le pousse à enquêter sur cet être hostile qui semble vouloir s'emparer de lui. À mesure que le narrateur recherche les signes de sa présence – en plaçant des bouteilles d'eau, de lait et de vin avant de se coucher et en vérifiant leur contenu chaque matin –, l'existence du Horla, bien qu'imperceptible, ne fait plus aucun doute : « Je suis certain, maintenant, (...) qu'il existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui peut toucher aux choses, (...) doué par conséquent d'une nature matérielle bien qu'imperceptible pour nos sens et qui habite comme moi, sous mon toit ». [G. de Maupassant, Le Horla, in Les Horlas, Babel, p. 59.]

Effrayé par la folie qui le gagne, il cherche désespérément à se dégager de son emprise maléfique pour reprendre possession de lui-même. Il rationalise, tente d'objectiver sa présence en s'interrogeant sur l'existence d'un être nouveau qui succéderait à celle de l'Homme, mais cela ne suffit pas à ébranler sa conviction que le Horla est là tout près ou encore à sa place dans le miroir où il ne se voit plus. Brûler sa maison s'impose alors comme le moyen ultime de se débarrasser de cet être invisible, mais rien y fait, le Horla est toujours là. Le narrateur songe alors à se tuer.

LE CADRE NARRATIF : La nouvelle se présente sous la forme d'extraits d'un journal intime, ce qui met d'emblée en perspective le rapport que le sujet entretient avec lui-même et l'aménagement de son espace réflexif interne (G. Lavallée, 1999)[1]. La question de la réflexivité identitaire apparaît donc au premier plan, à un moment où celle-ci est sur le point d'être mise à l'épreuve. Ce procédé, qui renforce par ailleurs le réalisme de la nouvelle, révèle une ambiguïté concernant le rapport du narrateur à ce qu'il décrit mais aussi entre le narrateur et l'auteur : le Horla est-il le pur produit de l'esprit malade du narrateur ou bien existe-t-il réellement[2] ? Dans quelle mesure et à quel point peut-on considérer le Horla comme une forme de journal intime de l'auteur destiné à figurer par l'écriture ce qu'il vit et ressent ? Maupassant écrit Le Horla en 1887, année de l'internement de son frère Hervé. Il est à ce moment-là lui-même atteint de la syphilis et de paralysie générale. Il souffre alors de troubles importants de l'identité qui se traduisent notamment par l'impression de se voir à l'extérieur de lui-même ou encore d'être étranger à la personne qu'il voit dans le miroir. Son état psychique se dégradera vraiment pendant les deux dernières années de sa vie. La correspondance entre la vie de l'auteur à cette époque et celle du narrateur permettent de penser que le cadre même du récit n'a pas été inventé. On sait par exemple que Maupassant se soignait au moyen de douches et de bromure et que la maison hantée par le Horla est celle que l'auteur possédait à Biessard, au bord de la seine.

La hantise du double, présente dès son premier recueil de poèmes intitulé Des vers, traverse toute son œuvre mais prend une forme particulière dans Lui ?, le Horla et Qui sait ?. Écrits à la fin de sa vie entre 1883 et 1890, ces trois nouvelles décrivent minutieusement les hallucinations autoscopiques dont souffrait l'auteur à la fin de sa vie. Ces symptômes, qu'on retrouve dans la nouvelle, produisent une sorte de mise en abyme du thème du double à travers laquelle auteur et narrateur seraient des doubles, tous deux aux prises avec la même question : l'espace narratif infiltré par l'état d'esprit dans lequel se trouve l'auteur apparaîtrait dans l'écriture, et en particulier, à travers l'utilisation d'extraits d'un journal rédigé à la première personne, comme une projection de son espace réflexif interne. Mon hypothèse est que cette configuration, qui rend compte de la pénétration agie (J-L. Donnet)[3] de la problématique de l'auteur dans l'espace narratif de la nouvelle, témoignerait d'une fragilité de l'organisation identitaire portée à son point de rupture, en même temps qu'une modalité de traitement par le travail d'écriture, des troubles qui l'habitent. Contrairement aux deux premières versions du Horla, la dernière version exclut toute instance narrative au profit d'extraits d'un journal. L'absence de cadre narratif convoque le lecteur à partager les pensées qui hantent le narrateur – il devient alors potentiellement son double –, ce qui a pour effet d'accentuer l'affect d'inquiétante étrangeté. Dans le Horla, le procédé est différent. Lors d'une présentation de malade en présence de plusieurs médecins, le narrateur décrit son état d'une façon professionnelle et apparemment très objective en prenant à témoin son auditoire. Il se montre tellement persuasif qu'il finit par semer le doute chez son médecin, qui ne sait plus si son patient est fou ou si lui-même ne l'est pas devenu, ou si réellement le Horla existe. Ce qui est mis en scène dans cette version « encadrée » par une narration à deux niveaux s'actualise dans la version définitive. Confronté directement aux extraits d'un journal, le lecteur, pris à témoin, se trouve immergé dans le monde interne du scripteur. Le style direct agit sur le lecteur au point d'abolir toute distance, redoublant ainsi l'emprise du Horla sur le narrateur. En s'identifiant à la partie saine du narrateur, le lecteur se trouve alors lui-même potentiellement en position d'être agi par le Horla.

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  1. Selon G. Lavallée, l'espace réflexif interne renvoie à la notion d'égorelatedness et désigne le lieu psychique de l'existence du soi spécularisé, du soi-même winicottien.
  2. Comme le souligne R. Bozzetto « le lecteur demeure avec ses doutes sur l'état d'esprit du diariste – et même sur la réalité de ce qui est raconté » Cf. R. Bozzetto, 1996, Le Horla : histoire d'Alien ou récit d'aliéné, in Le double, l'Ombre, le Reflet, Ed. Opéra.
  3. Suivant la formulation de J.L. Donnet, la « pénétration agie » désigne la façon dont l'objet sur lequel porte l'analyse ou l'observation, agit dans celle-ci et dans les procédures de traitement qu'elle met en place. Cf. J.L. Donnet, 1995, Le divan bien tempéré.